Le dernier vol du Grass Hoper

Portrait de Fenix

https://www.youtube.com/watch?v=QpR4p41F8G4

 

Je suis le dernier ork des cascades. Nous étions une tribu et nous avons été exterminés par Aztechnologie.

Pourquoi j’écris ces conneries ? Pour moi, déjà. et puis pour qu' on ne nous oublie pas.

Mais surtout, pour que le jour où vous aurez la possibilité de faire chier Aztechnologie, vous leur en mettiez une bonne de notre part. Même si c’est juste pour acheter la marque de chips concurrente, je serais déjà content.

 

On était à la base, de retour de mission. Darkwood promenait son joli petit cul elfique de chaman amérindienne. Shy me faisait son rapport en bégayant, comme d hab. Notre panzer, le Grass Hopper, semblait avoir souffert. Je l’avais prêté à Angus et ses potes. Ils l’avaient un peu poussé. Mais c'était le deal : le leasing de l'appareil prévoyait que je répondrai à l'appel d'Angus à chaque fois que nécessaire. Lead est entré, son cigare mâchouillé au bec. Il avait une caisse de whisky sous le bras. Tombée du panzer, bien sûr. Tout allait bien.

Raven est venu nous rejoindre. Le dernier fondateur des orks des cascades encore en vie. On devisait sur le capitalisme. Ils étaient tous persuadés d'être des putains d'anarchistes. Pour ma part, à part des délinquants douaniers, ça me paraissait fumeux.

 

Le sol s'est soudain mis à trembler. Une fois. Puis deux. La Vigie est descendue prévenir Raven. "Raven, ils arrivent...". Et il s'est effondré, du sang lui coulant du nez.

Des explosions, le sol qui continue de trembler.

"Ramassez les armes, on se casse". Tout l'équipage a commencé à bouger, sans poser de question. Nous étions à nouveau en opération. Plus de "pourquoi?" et autre conneries de ce genre. Les ordres et c'est tout.

Toutes les communications étaient nazes. Ces cons utilisaient un brouillage. Militaire vu l'intensité.

A la porte de l'entrepôt, les emmerdes. Des groupes d'intervention corporatistes investissaient la place, sans faire de détail. Ils défouraillaient dans tous les sens.

"Au Grass!", j'ai gueulé. On a commencé à progresser, les uns à la suite des autres, tous flingues dehors, en essayant de ne pas nous faire remarquer. Tant qu'on n'avait pas atteint le panzer, on ne servait à rien. Une fois dedans, en revanche...

Initialisation de la procédure de démarrage d'urgence. Initialisation des systèmes d'armement.

Le Grass venait à la vie, mais lentement, trop lentement.

Allez, allez, pensais-je.

 

On a été pris pour cible. On a riposté, comme de juste. Mais ça a commencé à créer un point de fixation, on n'arrivait plus à avancer. Il y en avait de partout entre le Grass et nous.

Raven s'est tourné vers moi : "Je vais les distraire, allez-y". Et il a commencé à se dégager pour attirer l'attention avec sa pétoire.

"Dis pas de c...", j'ai pensé, mais j'ai pas eu le temps d'aller plus loin, il était déjà parti et le temps de la discussion était passé. Il les a occupés un moment, en profitant des couverts.

On a couru tout ce qu'on a pu. Lead s'est arrêté un instant pour riposter. Comme toujours, cigare au bec, l'air mauvais, à défourailler avec sa sulfateuse. Shy et Darkwood ont réussi à monter dans le Grass Hopper. J'ai interpellé Lead pour qu'il rentre, il s'est mis à reculer lentement.

Et j'ai vu Raven. Un soldat au-dessus de lui, canon braqué.

"Fils de p...", j'ai pas eu le temps de finir, il lui a collé 3 balles dans la tête. De rage, j'ai aligné le gars et lui ai collé une bastos dans le casque. Sans résultat. Par contre, il m'a vu. Et a tourné son arme vers moi.

Initialisation terminée. Systèmes d'arme opérationnels.

"Prends ça dans ta gueule!"

D'un ordre mental, les autocanons ouvraient le feu et vengeait le dernier fondateur du clan des Cascades. Lead était monté, je l’ai suivi. Le Capitaine monte toujours en dernier. Moi en tout cas. Je courrai encore dans le panzer alors que celui-ci quittait déjà le sol.

"Tous au rapport, Artilleur?

-En place, on va se faire ces connards, résonna la voix de Lead.

-Senseur?

-Paré, Capitaine. J'ai des signatures partout. Et j'ai appelé de l'aide, me fit Darkwood.

Mystique, l'aide, s'entend.

-Mécano?

-Grass Hopper paré au combat. Je surcharge les Vigilant?

-Exact."

Le panzer prit son envol et sorti du hangar.

Dehors, un paysage de désolation. Des flashs illuminaient la nuit, des débuts d'incendies, des véhicules détruits, des corps. Et les troupes corporatistes.

 

J'ai commencé par nous dégager. Ayant évité un tir ou deux, on pouvait fuir. Sauver ce qui pouvait l'être. A ma grande honte, j'ai hésité. La situation était désespérée. Ma responsabilité allait à l'équipage, ma mission était de les ramener vivants. Coûte que coûte. Mais... Ils ont senti le flottement.

"Capitaine, ils sont en train de se faire tuer, qu'est-ce qu'on fait?!", hurla Darkwood, "on a 5 hélicos et 5 panzers d'assaut en ligne de mire".

Mais on appartenait à un clan, un peuple. Qu'il fallait défendre. Alors le Grass Hopper redescendit protéger les siens.

"Senseurs, je veux une solution de tir sur les Alcons. Mécano, tu me surcharges la batterie, ai-je ordonné.

-Aye, Capitaine", a répondu l'équipage.

 

Le Grass Hopper s'est jeté dans la mêlée. Esquive, tir, déport d'urgence. 3 au tapis.

"Grass Hopper, ici CoatenMoth, on vous soutient", ai-je entendu par la radio. Ce bon vieux Jet. Il était en vie. Mais son appareil n'était pas taillé pour le combat.

Nouveau dogfight, les panzers d'assaut se rapprochent, il faut vite qu'on se débarrasse des hélicos avant.

Plus que deux.

Plus qu'un.

 

Et une com' du CoatenMoth : "Grass Hopper, on est accrochés, Mayday!" Et plus rien.

Les panzers d'assaut sont entrés dans la danse. Manœuvre d'évasion, pour profiter de notre maniabilité supérieure.

"Senseur, je veux une identification de l'appareil qui vient d'abattre le CoatenMoth, j’ai craché.

-Là, Capitaine, fit Darkwood en me désignant une icône en surbrillance."

 

Un GMC Banshee, une tête de serpent peinte sur la carlingue. On allait lui faire bouffer sa pomme.

"Artilleur. Ne lui laisse aucune chance.

-Autorisation d'utiliser le Jabberwooky?

-Accordée. Senseur, brouillage maximal. Mécano, tu m'envoies tout sur les boosters latéraux."

 

Dans une manœuvre suicidaire, le Grass Hopper s'est tourné face à l'ennemi et a fondu sur les panzers d'assaut, droit sur le salopard à la tête de serpent. Les leurres ont volé, les missiles ont explosé tout près, mais pas assez pour nous faire dévier.

"Feu!", hurla Lead.

Le Jabberwooky percuta le panzer ennemi en plein sur les senseurs, grillant immédiatement le cerveau de son pilote ainsi que les systèmes électroniques des autres qui commencèrent à tomber comme des pierres.

Mais déjà, d'autres appareils apparaissaient sur l'IFF.

Vu d'en haut, il ne restait plus rien des Cascades. Juste nous. Ca n'en valait plus la peine.

"Senseur, ton ami est toujours là?

-Oui, tu veux privilégier quoi ? me demanda Darkwood

-La vitesse. Préviens-moi."

Toujours se préparer quand un esprit vous donne un coup de main. Ça fait toujours bizarre de passer le mur du son par surprise.

"Paré, Capitaine, fit Darkwood d'une toute petite voix

-Vas-y", ordonnais-je.

Et le Grass Hopper quitta les lieux. Vite, très vite. L'accélération nous plongea en voile noir. Je me fiais aux senseurs pour la vision mais aux commandes hydrauliques manuelles pour le pilotage.

On se trouvait loin, très loin. Un truc clochait. Ce n’était pas première fois qu’un esprit de Darkwood me poussait, mais les logs m’indiquaient que l’accélération n’avait jamais été aussi forte.

Tout à coup, l'alarme sonna.

"On est accrochés!", hurla Darkwood

Un missile nous avait suivis. Et il allait nous toucher.

Je tentais une esquive de dernière nanoseconde et inclinait l'appareil pour que le missile passe au plus juste. Mais c'était un Sparkle à sous munitions. Il libéra sa cargaison de minimissiles antivéhicules de courte portée qui frappèrent le Grass Hopper de plein fouet.

Le panzer s échoua durement mais tint bon. Bonne machine. La mienne.

"Tout le monde est entier?", que je gueule.

- Oh ma tête. ...". Lead qui se plaint. Parfait.

Je suis sorti de la cabine. Darkwood est étendue au sol, de vilaines traces rouges son corps sans vie. Et Shy à son chevet.

"Ca ne devait pas se passer comme ça. Ça ne devait pas se passer comme ça. Ça ne devait pas se passer comme ça. Ça ne devait pas se passer comme ça. ". Il a répété ça frénétiquement pendant une minute.

Darkwood avait trop tiré sur la bête pour nous protéger. Elle avait tout sacrifié pour nous.

Shy se tourna vers moi, les yeux baignés de larmes. Une arme à la main.

"Je suis désolé, mec". Et il se tira une balle en pleine tête sous mes yeux. Un créditube Aztechnologie roula de sa main. On est toujours trahi par les siens.

 

Je serais les dents pour ne pas hurler. Mais je restais le capitaine et je devais ramener ce qui restait de l'équipage a bon port. Je passais un moment à chercher toute d’avarie ou trace de fuite qui aurait pu être embrasée par une étincelle due à un dégât sur un système électronique.

Voyant que le nom du Grass avait été écorché, j’ai attrapé une bombe de peinture et en attendant le retour de Lead, j’ai corrigé ça.

Le Last Hopper. Dernière chance de ceux qui n’ont plus rien.

"C’est fait Capitaine, me dit Lead, j’ai jeté leurs corps dans la cascade."

Bien, c’est ainsi que ça doit être.

"On repart. Tu prends les senseurs.

-C’est parti"

 

On s’est planqués sur Seattle. Lead a pris contact avec Kavinsky. Quant à moi, j’ai fait plus ample connaissance avec la Meute pendant quelques mois. Transport en Europe, retour par Istanbul en les arrachant de la zéro zone. Je les voyais tous mourir à petit feu, leur humanité partant progressivement en lambeaux.

Le monstre s’exprimait chaque jour un peu plus chez Io, avec la faim de chair humaine. Enoch refusait tout simplement de mourir, malgré le cancer, malgré les blessures, malgré le métal qui prédominait un peu plus à chaque retour à la vie. Will pactisait avec le diable et le point de non-retour était dépassé depuis longtemps, comme le montraient les mutilations qu’il s infligeait en échange des pouvoirs nécessaires pour continuer. Et BurnOut, qui aurait pu passer pour normal, si la consommation délirante de drogues n’avait pas masqué une absence totale de volonté de vivre. Les autres s en fichaient de mourir. Lui s’en fichait de vivre, plus rien ne le rattachait a cette terre, à part la haine d Aztechnologie. Et le plaisir du pilotage, ce qu’on partageait tous les deux.

 

Je les ai transportés pour leur dernier voyage. Enoch et BurnOut ne sont jamais montes a bord du Last Hopper. Le premier est parti dans une gerbe thermonucléaire tandis que le second a foncé vers le soleil.

Et les trois autres, Angus, Io et Will ne valaient pas mieux.

J’ai atterris sur un parking pourri de Puyallup, ils le sont tous. Les Green Alamo nous attendaient. Et même Kavinsky et mon Lead que je n’avais pas vu depuis plusieurs mois.

 

Angus faisait un massage cardiaque désespéré a Io quand ils sont entrés dans la cale. Le gamin de Io, Zach, était là. Ils ont tenté de la ranimer, mais le cerveau n’était plus irrigué depuis deux heures. Encore quelqu'un qui comptait sur moi et que je n’ai pas pu sauver. Zach s’est isolé, peinant à absorber la mort de sa mère.

Les autres ont entrepris de sauver Will dont le calvaire ne semblait devoir pas prendre fin.

On s’est retrouvés avec Lead, ça faisait des mois. Et les circonstances étaient pourries, comme de juste. Il trainait depuis un moment avec Kavinsky. Il était en train de me raconter comment le fixer avait refait le portrait à Ryan Mercury avec une paire de tenailles, quand Angus nous a interrompus.

Zach avait disparu. Les rechercher rapides sur le réseau nous ont donné une adresse a 10 minutes à tombeau ouvert. Kavinsky et Angus nous avaient devancés en Testarossa pendant qu’on perdait cinq minutes à voler une caisse.

Sur place, des putains de vans noirs libéraient leur cargaison d’insectes corporatistes, venus semer la mort, encore une fois. Angus était déjà dedans, Kavinsky en couvert à l’extérieur. Lead au volant et moi au fusil, on leur a foncé dessus. A ce moment, Zach s’est laissé glisser le long d’une gouttière pendant que le quatrième étage explosait. On l’a rattrapé, non sans nous faire copieusement canarder. Kavinsky a récupéré Angus et on s’est arrachés.

Mais Lead avait pris une balle dans la jambe. Elle avait touché la fémorale. Zach fit un garrot, mais des hématomes ont commencé à apparaitre sur son corps. Je me suis branché pour prendre le volant, il était livide. Dans le rétro, j’ai vu Zach regarder dans le vague, interroger les bases de données médicales de sa fac de médecine. Il jura.

"Quoi, qu'est ce qu’il a? ", je commençais a paniquer.

"Streetcutters. Des micros shrapnels qui déchirent les artères. On a cinq minutes pour un traitement nanotech. Et la clinique équipée la plus proche est a vingt minutes. Je suis désolé.

- Ca mérite bien un cigare neuf », fit Lead, imperturbable.

Niant la réalité, je roulais comme un fou, voulant tordre l’espace et le temps. Mais la voix posée et calme d’Angus résonna dans la radio.

« Lead, il est temps d’en finir, tu ne crois pas ?

- C’est bien mon avis, répondit l’intéressé.

- Welson, tu nous trouves un pont ? »

On s’est arrêtés sous un échangeur.  Lead s’est trainé contre un montant. Angus lui a tendu une bande de grenades. Lead a écarté un pan de son manteau, révélant toute une collection d’engins explosifs.

« Je sors toujours couvert, qu’il nous a fait avec un sourire torve.

Je lui ai attrapé le bras : « Gardez-moi une place là-haut, ça ne sera pas long.

- On boira à la santé de notre capitaine, t’en fais pas. Tiens, Welson. »

Il me tendit ses lunettes de soleil.

Zach s’approcha : « Je ne vous connais pas, mais je ne vous oublierai pas. Merci.

- Tirez-vous, fit Lead en attrapant une grenade et en détournant les yeux. »

On s’est remis en route, poursuivis par les vans, mais plus pour longtemps. Quand j’ai entendu l’explosion derrière nous, j’ai serré les dents à les briser.

La voix d’Angus a résonné : « Je ne vois qu’un endroit où on pourra être un peu peinards.

- Le Smelly Cat’s, fit Kavinsky. Bonne idée ».

On s’est rendu dans le bar à runner à tombeau ouvert. Quand on est descendus, mon volant était fendu.

Alors qu’Angus le poussait vers le bar, Zach s’en est pris à lui : « C’est moi où vous n’attirez que la mort et le désespoir ? Si je reste trop longtemps avec vous, je risque de crever ! Y a eu ma mère, maintenant ce gars, Lead. On va tous y passer si on reste avec vous !

- Avance, fit Angus en le menant rudement au travers du bar, jusqu’à la réserve. Entre là-dedans ».

On s’est assis au comptoir avec Kavinsky.

J’ai commandé trois bouteilles de whisky du Tsimshian, que je savais soumis à embargo et donc forcément produits de contrebande et j’ai posé trois photos devant moi. 

Et j’ai commencé à boire chaque bouteille méthodiquement. Les larmes coulaient sous les lunettes de soleil de Lead.

J’étais un capitaine qui avait laissé mourir son équipage.

J’étais un transporteur qui n’avait pas su ramener en vie ses clients.

J’étais le dernier ork des cascades.